À l’occasion de la 12ᵉ édition du FOMACO qui s’est tenue du 27 au 30 avril 2026, Dr Charlotte Karibuhoye Said, harlotte livre son appréciation de cette 12ᵉ édition, revient sur les principaux enseignements du Forum et évoque les priorités qui doivent aujourd’hui guider les efforts de conservation face aux défis environnementaux actuels.
Quelle appréciation faites-vous de la 12ᵉ édition du FOMACO organisée en Mauritanie ?
Cette 12ᵉ édition du FOMACO a confirmé que le Forum est désormais un rendez-vous incontournable des acteurs de la conservation marine et côtière en Afrique de l’Ouest. La thématique retenue, « Santé des océans : un levier pour une économie bleue inclusive et équitable », s’est révélée particulièrement pertinente et en parfaite adéquation avec les enjeux actuels.
Le timing de cette édition était également très important, notamment dans le contexte de la récente signature de l’accord BBNJ, à un an du Congrès international des aires marines protégées qui se tiendra au Sénégal en mars 2027, et à trois ans des échéances globales du Cadre de Kunming-Montréal et des Objectifs de développement durable.
Enfin, la participation massive et la grande diversité des acteurs présents – des représentants des communautés locales aux chercheurs, en passant par les gestionnaires d’aires protégées, les partenaires techniques et financiers ainsi que les décideurs politiques – ont illustré à la fois l’intérêt suscité par cette thématique et l’ampleur de l’engagement des acteurs ouest-africains et au-delà.
Selon vous, quelles sont aujourd’hui les principales priorités pour la conservation en Afrique de l’Ouest ?
Le contexte mondial actuel, marqué par l’urgence climatique, la crise de la biodiversité, mais aussi par des opportunités nouvelles liées aux financements climatiques et à la reconnaissance croissante des savoirs locaux, nous oblige à repenser nos priorités. Je dirais qu’un véritable changement de paradigme devient nécessaire : la conservation ne doit plus être perçue comme un secteur à part, mais comme le socle même du développement durable et de la prospérité de nos pays.
Dans ce contexte, je retiendrais cinq priorités pour l’Afrique de l’Ouest.
La première consiste à positionner la conservation comme socle du développement durable et de la prospérité. Il s’agit d’intégrer explicitement la conservation dans les plans nationaux de développement et les stratégies sectorielles – pêche, agriculture, énergie, infrastructures – en reconnaissant que le capital naturel constitue la base de la sécurité alimentaire, de la santé, de l’économie et de la résilience de nos pays. Tant que la conservation restera perçue comme un secteur isolé, en concurrence avec le développement, nous continuerons à perdre du terrain.
La deuxième priorité est d’anticiper le changement climatique grâce à des approches régénératives. Au-delà de l’adaptation réactive, il faut être capable de modéliser les trajectoires climatiques afin de prévoir les déplacements d’écosystèmes et d’espèces, puis d’intégrer cette anticipation dans la planification de l’utilisation des terres et des eaux. Les approches régénératives – agroécologie, agroforesterie, restauration des mangroves, pêche régénérative, entre autres – constituent aujourd’hui l’une des réponses les plus concrètes. Elles restaurent activement la fonctionnalité des écosystèmes tout en répondant aux enjeux de sécurité alimentaire et de moyens de subsistance.
La troisième priorité concerne la mise en place d’une gouvernance inclusive et équitable. La gestion efficace des aires protégées doit s’articuler avec la reconnaissance des droits, des systèmes traditionnels de gestion durable et des territoires de vie, notamment à travers les « Autres mesures de conservation efficaces par zone » (OECM), qui valorisent un patrimoine de gouvernance locale souvent invisibilisé tout en bénéficiant aux communautés locales. Cette gouvernance inclusive doit également accorder une place centrale à la jeunesse, car la relève des leaders de la conservation constitue un enjeu générationnel majeur, ainsi qu’aux femmes, dont le rôle dans la gestion des ressources naturelles demeure trop souvent sous-estimé.
La quatrième priorité est de diversifier et de sécuriser le financement de la conservation. Face à la nécessité de maintenir les actions de conservation sur le long terme, il devient urgent d’augmenter considérablement les investissements des États dans ce domaine et de développer des mécanismes innovants et durables tels que les fonds fiduciaires nationaux, la finance climatique, les paiements pour services écosystémiques ou encore une mobilisation accrue des financements privés et philanthropiques. La résilience financière des organisations et des aires protégées est aujourd’hui une question de survie.
Enfin, il est indispensable de renforcer la coopération régionale et transfrontalière. De nombreux enjeux, tels que les migrations d’espèces, les stocks halieutiques partagés, le trafic d’espèces menacées ou encore les écosystèmes transfrontaliers, dépassent les frontières nationales. Le renforcement de plateformes de collaboration régionales comme le PRCM, le RAMPAO ou la CSRP, ainsi que l’harmonisation des politiques, demeurent essentiels dans un contexte géopolitique mondial de plus en plus incertain.
Ce changement de paradigme ne signifie toutefois pas un abandon de la conservation classique. Il l’élargit. La protection ciblée des espèces endémiques et menacées, des sites clés pour la biodiversité et des écosystèmes critiques – mangroves, herbiers marins, coraux, forêts côtières – fondée sur des bases scientifiques rigoureuses qui valorisent également les savoirs locaux, reste un pilier incontournable. Par ailleurs, les nouvelles technologies, telles que la télédétection, l’intelligence artificielle ou le suivi écologique automatisé, offrent aujourd’hui des outils puissants pour combler le manque ou renforcer les capacités humaines sur le terrain et améliorer considérablement la qualité des données qui guident nos décisions.
Vous avez animé une conférence des leaders sur le thème : « De l’engagement à l’impact à grande échelle pour le développement durable en Afrique de l’Ouest ». Quels sont les principaux messages à retenir de cette session ?
Cette session visait à faire émerger des messages forts, inspirants et prospectifs sur les trajectoires à suivre afin d’accélérer la transition effective vers une économie bleue durable et inclusive, en cohérence avec les engagements internationaux et les priorités régionales.
Les échanges ont notamment porté sur la mise à l’échelle des solutions qui fonctionnent au service d’une économie bleue durable et inclusive, sur la coopération régionale en vue d’accélérer significativement la protection et la gestion durable des espaces marins et côtiers, sur la transformation des engagements politiques et techniques en investissements durables, ainsi que sur le rôle de la société civile pour garantir une véritable transition vers une économie bleue inclusive et équitable.
Cette session a été particulièrement riche en enseignements. Parmi les principaux messages que j’en retiens figure d’abord le besoin impératif d’un alignement stratégique entre les différents secteurs de développement autour des priorités identifiées. Il est également apparu nécessaire d’ancrer les politiques publiques dans les réalités locales et de mettre en œuvre une gouvernance garantissant l’équité, la valorisation des capacités et le respect des droits des communautés locales.
Les participants ont également souligné l’importance d’une coopération régionale effective, à différents niveaux, dans la gestion des ressources de la zone côtière et marine, au-delà des frontières politiques. Ils ont insisté sur le besoin, pour l’ensemble des acteurs, de faire preuve d’ambition et d’innovation à la hauteur des enjeux, tout en rappelant le rôle décisif de la volonté politique.
Enfin, au vu du degré de dégradation des ressources, un constat s’impose : il ne suffit plus de gérer de manière durable. Il est désormais nécessaire de promouvoir les approches régénératives dans tous les domaines de l’économie bleue et au-delà.



